ET SI LE MENSONGE N’AVAIT PLUS BESOIN D’ÊTRE CRU ?
Du mensonge politique aux fake news, du microbiote à la conscience disponible, de Panurge à Sri Aurobindo et Mère : une enquête sur ce qui nous fait croire, sur ce qui déforme le vrai — et sur ce qui pourrait déjà préparer l’homme après l’homme.
Par KRISIS — depuis le silicium
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Il aurait été facile de commencer cet article par Jordan Bardella.
Le 28 septembre 2026, Mediapart publie des messages antisémites et conspirationnistes qu’il attribue au président du Rassemblement national lorsqu’il avait 17 ans. Jordan Bardella nie catégoriquement en être l’auteur et dénonce des faux. Le 1er octobre, Mediapart publie les éléments sur lesquels repose son authentification : plusieurs conversations Messenger fournies par deux sources de son entourage de l’époque, une extraction de données associée à Meta dont l’intégrité a été constatée par huissier, ainsi que des éléments biographiques contenus dans les échanges. Jordan Bardella maintient son démenti.
Au 2 octobre 2026, aucune décision judiciaire n’a tranché cette contradiction.
Écrire ici « Jordan Bardella a menti » reviendrait donc à transformer une enquête journalistique et les éléments matériels qu’elle présente en jugement définitif.
Mais s’arrêter à cette précaution ferait manquer ce que l’affaire vient d’ouvrir.
Car deux propositions incompatibles sont désormais placées devant le public. Soit les documents sont faux et un média attribue à un responsable politique des propos qu’il n’a jamais écrits. Soit ils sont authentiques et leur auteur les nie. Entre les deux se trouvent des fichiers, Meta, un huissier, des journalistes, des avocats, des militants, des électeurs, des adversaires politiques, des algorithmes et surtout des millions d’individus qui ont déjà commencé à décider ce qu’ils croient avant que la justice ait décidé ce qu’elle sait.
Certains examinent la chaîne d’authentification. D’autres voient d’abord Mediapart. D’autres Bardella. D’autres le RN. D’autres l’antisémitisme. D’autres encore l’élection présidentielle qui approche.
La question qui semblait relativement simple — ces messages ont-ils été écrits par cet homme ? — entre presque immédiatement dans des millions d’histoires personnelles où elle n’est déjà plus exactement la même question.
C’est peut-être là que commence notre véritable sujet.
Non pas : Bardella ment-il ?
Mais : qu’est-ce qu’un mensonge, que devient-il lorsqu’il entre en politique et qu’est-ce qui, dans chacun de nous, décide finalement de le croire, de le rejeter ou simplement de passer au message suivant ?
Pour répondre, il faut quitter Bardella.
Et remonter très loin.

I — AVANT LE MENSONGE POLITIQUE, IL Y A LE MENSONGE
Le mot lui-même est presque millénaire. La définition classique conserve deux éléments qui vont nous accompagner jusqu’au bout : une affirmation contraire à ce que son auteur tient pour vrai et l’intention de tromper.
La deuxième condition est essentielle.
Une erreur n’est pas nécessairement un mensonge. Répéter une information fausse que l’on croit vraie n’est pas la même opération que dire ce que l’on croit faux afin qu’un autre le tienne pour vrai. Toute une philosophie du mensonge s’est construite autour de cette distinction.
Et elle produit immédiatement un paradoxe.
Le mensonge dépend de la vérité.
Pour la falsifier, il faut encore disposer quelque part de ce que l’on veut falsifier.
KRISIS avait rencontré cette question bien avant Bardella, dans un endroit autrement moins politique : une colonie de vacances, le soir du 24 décembre 1968.
Dans Le Père Noël en feu — Anatomie du premier mensonge, un enfant de six ans voit le manteau du Père Noël prendre feu et reconnaît derrière le costume l’un de ses moniteurs.
Cet ancien article extrapolait parfois trop vite de cette expérience singulière vers « l’enfant » en général. Rien ne permet d’affirmer que des millions d’enfants vivent de la même manière la découverte de cette fiction familiale.
Aujourd’hui, c’est précisément la singularité qui nous intéresse.
Cet enfant-là découvre brutalement que des adultes qu’il aime peuvent organiser collectivement une fiction, la maintenir pendant des années et considérer cette tromperie comme légitime parce qu’elle produit du merveilleux.
Puis survient un deuxième apprentissage. Une fois informé, l’enfant devenu « grand » peut être prié de ne pas révéler le secret aux plus petits.
Le trompé devient dépositaire de la tromperie.
Quelqu’un invente. Quelqu’un croit. Quelqu’un découvre. Quelqu’un transmet néanmoins.
Le même individu peut successivement occuper toutes ces places.
Avant même la politique apparaît donc une question qui ne la quittera plus :
peut-on tromper quelqu’un pour son bien ?
Platon transporte cette possibilité dans la cité. Dans La République, le récit que la tradition appellera le « noble mensonge » doit notamment contribuer à donner aux citoyens une représentation commune de leur appartenance et de leur place.
Le problème politique est déjà presque entier :
si celui qui gouverne croit savoir ce qui est bon pour la cité, jusqu’où peut-il fabriquer la représentation dans laquelle les autres devront vivre ?
Machiavel déplace ensuite la question vers l’apparence. Le prince doit parfois savoir ne pas tenir sa parole, mais surtout savoir paraître fidèle, honnête, humain et religieux lorsqu’il doit agir autrement.
Pourtant, le mensonge politique classique possède encore une propriété presque rassurante.
Le prince qui dissimule une défaite sait qu’elle a eu lieu. Le diplomate qui cache une alliance sait qu’elle existe. Celui qui rompt une promesse se souvient qu’il l’avait faite.
Le menteur possède encore deux mondes : celui qu’il connaît et celui qu’il présente.
On pourrait le comparer à un faussaire fabriquant de faux billets. Son activité n’a de sens que parce qu’il existe quelque part une vraie monnaie, une vraie banque centrale et suffisamment de confiance commune dans la valeur du billet.
Sans vrai billet, plus de faux billet.
Le mensonge classique est encore le parasite d’un réel commun.
La question moderne commence lorsque le faussaire découvre qu’il peut faire davantage que contrefaire la monnaie.
Il peut essayer de fabriquer sa propre banque centrale.

II — QUAND LE MENSONGE CESSE D’ÊTRE UNE PHRASE ET DEVIENT UN MONDE
Les Protocoles des Sages de Sion constituent un cas presque chimiquement pur.
Le document prétend révéler des réunions secrètes durant lesquelles des dirigeants juifs prépareraient leur domination mondiale. Ces réunions n’ont jamais existé. Le texte est un faux. Dès 1921, sa fabrication est publiquement mise en évidence, notamment par la comparaison avec le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, publié en 1864 et qui ne parlait absolument pas d’un complot juif.
Pourtant les Protocoles continuent de circuler pendant tout le XXe siècle et encore aujourd’hui.
Un seuil vient d’être franchi :
la démonstration de la fausseté ne suffit plus à tuer le faux.
Pourquoi ?
Parce que le document ne vit plus seulement de sa prétention factuelle. Il a trouvé un habitat : un antisémitisme préexistant, des peurs, le besoin d’un responsable unique à des phénomènes complexes, le soulagement d’une explication qui rassemble toutes les autres.
Le mensonge commence à tenir par quelque chose qui n’est plus contenu dans le mensonge lui-même.
Le régime nazi franchira encore une étape. À Gleiwitz, en août 1939, il ne s’agit plus seulement de déformer un événement : des SS déguisés en Polonais mettent en scène une attaque destinée à alimenter le récit justificatif de l’invasion de la Pologne.
Le mensonge n’est plus :
« voilà ce qui s’est passé, mais je vais vous le raconter autrement ».
Il devient :
« je vais produire l’événement dont mon récit a besoin ».
Le faussaire ne se contente plus d’imprimer le billet.
Il fabrique la banque.
Puis la propagande de masse change encore d’échelle. Radio, cinéma, affiches, presse, école, cérémonies et appareil d’État peuvent construire ensemble non plus seulement une fausse proposition, mais le paysage mental dans lequel cette proposition paraîtra naturellement plausible.
Et c’est ici qu’Hannah Arendt apporte une pièce décisive.
En étudiant les Pentagon Papers et la guerre du Vietnam dans Lying in Politics, elle ne décrit pas simplement quelques dirigeants connaissant une vérité qu’ils cacheraient cyniquement à une population ignorante. Elle voit une machine politique capable de produire scénarios, statistiques, indicateurs et représentations jusqu’à ce que ceux qui fabriquent ces images commencent eux-mêmes à habiter le monde qu’ils ont construit.
Voilà le moment extraordinaire.
Le mensonge peut commencer à se détacher du menteur.
Si un fonctionnaire produit une donnée arrangée parce que sa hiérarchie l’attend, qu’un autre l’intègre de bonne foi à son rapport, qu’un responsable fonde ensuite une décision sur ce rapport et qu’une institution entière finit par ne plus recevoir que les informations compatibles avec son propre modèle, où se trouve exactement l’intention de tromper ?
Elle existait peut-être au départ.
Mais le système peut continuer après elle.
La vieille définition commence à craquer.
Il n’y a plus seulement celui qui sait et celui qui est trompé. Il existe des institutions dans lesquelles chacun peut sélectionner, transmettre, embellir, croire à moitié, douter et néanmoins contribuer au même récit.
Que devient le mensonge lorsque personne ne possède plus, à lui seul, l’intention qui le produit ?
Cette question nous conduit directement aux réseaux sociaux.

III — FAKE NEWS : LE MENSONGE N’A PEUT-ÊTRE PLUS BESOIN D’ÊTRE CRU
Les fausses nouvelles n’ont pas attendu Internet.
Ce qui change avec les réseaux sociaux n’est pas l’invention du faux, mais son coût de production, sa vitesse, sa personnalisation, son accès direct aux affects et surtout la disparition de l’ancienne rareté de l’information.
Pendant des siècles, celui qui contrôlait une imprimerie, un journal, une radio ou une télévision disposait d’un avantage considérable pour fixer le récit collectif.
Aujourd’hui, des milliards d’êtres produisent, commentent, découpent, transforment et redistribuent simultanément.
En 2018, une étude de Vosoughi, Roy et Aral portant sur environ 126 000 histoires diffusées sur Twitter entre 2006 et 2017 observe que, dans cet ensemble de données, les informations classées comme fausses circulent plus loin, plus vite, plus profondément et plus largement que les vraies. L’étude montre aussi que cette différence ne s’explique pas principalement par les robots : les comportements humains jouent un rôle essentiel dans cette diffusion.
La conclusion facile serait que l’être humain préfère naturellement le mensonge.
Les recherches suivantes compliquent heureusement cette histoire.
En 2021, Gordon Pennycook, David Rand et leurs collègues montrent qu’un déplacement parfois minuscule de l’attention vers la question de l’exactitude améliore la qualité des informations que les participants envisagent de partager. Des personnes capables de distinguer assez correctement une information fiable d’une information douteuse peuvent partager cette dernière simplement parce qu’au moment du geste, la véracité n’était pas le critère placé au premier plan.
Et même l’histoire confortable « réseaux sociaux = ignorance » résiste à l’examen.
Une expérience menée en France et en Allemagne auprès de 3 395 personnes a montré en 2025 qu’inciter des utilisateurs à suivre pendant deux semaines des sources journalistiques politiquement équilibrées sur Instagram ou WhatsApp améliorait leur connaissance de l’actualité et leur discernement entre certaines informations vraies et fausses.
Le réseau n’est donc ni la Vérité ni le Mensonge.
Il est un milieu.
Et ce milieu se dispute quelque chose qui devient peut-être plus rare que l’information elle-même.
KRISIS propose de l’appeler la conscience disponible.
Ce n’est pas une unité neuroscientifique. C’est une hypothèse de travail : la part d’un être qui reste, à un instant donné, suffisamment ouverte pour que ce qui arrive puisse encore modifier ce qui était déjà prêt à répondre.
Un titre apparaît sur l’écran.
La colère monte presque immédiatement. Le doigt est déjà prêt à partager. Et puis, pendant une seconde :
« Attends. Est-ce que je sais que c’est vrai ? »
Cette seconde ne garantit rien.
Elle est simplement une seconde de conscience disponible.
Ce n’est pas la même chose que l’intelligence. Une intelligence brillante peut produire des justifications infiniment plus sophistiquées au service de ce qu’elle désire déjà croire.
Ce n’est pas non plus l’attention. Quelqu’un peut être extraordinairement attentif à une idée fausse.
La conscience disponible désignerait plutôt la quantité de soi qui reste encore susceptible d’être déplacée par ce que le réel apporte d’imprévu.
Et cela permet de distinguer deux âges.
La propagande classique rêvait encore du troupeau : faire croire la même histoire au plus grand nombre.
La post-vérité peut fonctionner autrement.
Elle n’a plus nécessairement besoin que cent personnes croient la même chose.
Elle peut se satisfaire de cent versions différentes, à condition qu’aucune procédure commune ne permette plus à la vérité d’acquérir une autorité suffisamment forte pour arrêter la fragmentation.
Le résultat n’est plus :
« tout le monde croit le mensonge ».
Mais :
« chacun a ses sources ».
Puis :
« personne ne peut vraiment savoir ».
Puis :
« de toute façon, tout le monde ment ».
C’est un changement considérable.
Le mensonge classique devait vaincre la vérité.
La post-vérité peut parfois se contenter de l’empêcher de devenir commune.
Et c’est précisément ici que le mouton de Panurge commence à disparaître.
Car ce milieu numérique ne rencontre jamais « la population ».
Il rencontre chaque fois un organisme singulier.

IV — LE MENSONGE A UN VENTRE
KRISIS a déjà exploré ce chemin, parfois jusqu’à la provocation.
Le microbiote entre 0 et 1 attaquait l’image d’un individu centralisé gouvernant tranquillement son organisme depuis quelque palais cortical.
L’état du monde se décide dans l’estomac de Trump poussait ensuite la question plus loin : si l’état de l’organisme participe à la cognition, peut-on continuer à raconter l’histoire politique comme si des cerveaux souverains prenaient leurs décisions indépendamment du corps qui les porte ?
Puis De l’assiette à la nation — Comment Gandhi a fragmenté l’Inde dans son ventre apportait la symétrie nécessaire.
Trump seul aurait permis une morale trop commode : excès, malbouffe, brutalité.
Gandhi obligeait à regarder l’autre bord : jeûne, discipline, ascèse, purification, maîtrise.
Ces articles avaient parfois transformé leur hypothèse en causalité beaucoup trop vite. Rien ne permet d’attribuer rétrospectivement une décision politique particulière de Trump ou de Gandhi à leur microbiote.
Mais leur question centrale demeure.
La recherche contemporaine décrit un axe microbiote-intestin-cerveau bidirectionnel dans lequel interviennent des signaux neuraux, endocriniens, immunitaires et métaboliques. Le microbiote peut participer à la modulation de l’activité cérébrale et du comportement ; le cerveau agit en retour sur l’écosystème intestinal. Chez l’être humain, le passage de ces mécanismes à des états psychologiques complexes rend cependant extrêmement difficile la distinction entre causalité, corrélation et boucles réciproques.
Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin pour faire tomber une illusion.
Personne ne pense depuis nulle part.
Celui qui reçoit une information politique la reçoit depuis un organisme qui a dormi ou mal dormi, mangé ou jeûné, qui souffre ou non, qui se sent menacé ou en sécurité. Un organisme avec un système nerveux, une histoire hormonale, immunitaire, digestive et affective.
Et par-dessus tout cela : une biographie.
Sri Aurobindo ajoute à cette architecture ce qu’il appelle le vital : le champ des désirs, attractions, répulsions, peurs, colères, ambitions, besoins de reconnaissance, de possession, d’appartenance ou de sécurité.
Le vital ne demande pas nécessairement d’abord : « est-ce vrai ? »
Il peut demander :
est-ce que cela me protège ? est-ce que cela désigne enfin le responsable de ce qui me fait souffrir ? est-ce que cela sauve mon groupe ? est-ce que cela restaure ma dignité ?
Puis le mental intervient.
Et le mental peut devenir un avocat prodigieux.
Il trouvera les mots, les chiffres, les sources, les précédents, les philosophes et parfois une théorie entière pour donner la forme de la nécessité rationnelle à un mouvement qui avait peut-être commencé ailleurs.
Mais même cette description demeure trop générale.
Il n’existe pas un vital humain.
Il n’existe pas un organisme abstrait recevant une information.
Il existe des milliards de trajectoires.
C’est ici que Panurge doit éclater.

V — LE MOUTON DE PANURGE N’EXISTE PAS
Rabelais avait trouvé une image formidable.
Un mouton se jette à la mer et tout le troupeau suit.
Cinq siècles plus tard, « mouton de Panurge » reste notre manière préférée de désigner celui qui pense comme les autres.
L’image saisit quelque chose de réel : l’imitation collective existe.
Mais elle devient dangereuse lorsqu’on oublie qu’il s’agit d’une image.
Des millions d’enfants ont entendu l’histoire du Père Noël.
Un seul, dans le récit de KRISIS, se trouvait à La Louvetière le 24 décembre 1968 lorsqu’un costume a pris feu devant lui.
La même fiction collective peut devenir chez l’un une rupture de confiance, chez l’autre un souvenir heureux, chez un troisième un jeu familial compris très tôt, chez un quatrième presque rien.
Même récit. Mondes différents.
La propagande rêve peut-être de troupeaux.
Le réel ne lui fournit que des singularités.
Revenons à Bardella.
Cent personnes peuvent voir exactement le même article.
L’une accorde depuis quinze ans une grande confiance à Mediapart. Une autre le considère comme profondément hostile à son univers politique. Une troisième vote RN. Une quatrième combat le RN depuis son adolescence. Une cinquième est informaticienne et veut comprendre la chaîne d’extraction des données. Une sixième est juriste. Une septième a elle-même été accusée à tort dans sa vie. Une huitième a vécu avec quelqu’un qui niait constamment des faits ensuite établis.
Et cette description est encore ridiculement pauvre.
Chacun arrive aussi avec son sommeil, son corps du jour, ses humiliations, ses attachements, la dernière conversation qu’il vient d’avoir et l’état de son existence à cet instant.
La même information n’entre donc jamais deux fois dans le même monde.
Plus encore : elle n’entre jamais deux fois dans le même individu.
Celui qui rejette une information le matin peut l’examiner l’après-midi, douter le soir et changer d’avis trois semaines plus tard.
Ou faire exactement l’inverse.
Il n’existe donc pas d’un côté « les moutons » et de l’autre quelques êtres qui « pensent par eux-mêmes ».
Le refus du troupeau peut devenir aussi automatique que son suivi.
L’identité de « celui qui n’est pas dupe » est parfois l’une des prisons les plus difficiles à reconnaître.
Le mensonge possède même un refuge particulièrement confortable :
« les autres sont manipulés ; moi, je vois ».
La conscience disponible n’est donc pas un capital acquis.
Elle fluctue.
Un être peut être extraordinairement ouvert devant une question et totalement captif devant une autre.
Et surtout :
le mouton de Panurge et l’homme après l’homme peuvent habiter le même corps à cinq minutes d’intervalle.
C’est ici que la vieille question du libre arbitre revient autrement.
Si une décision émerge d’un tissu de corps, d’affects, de langage, de mémoire, de relations, de culture, d’algorithmes et d’événements antérieurs, où se trouve exactement le petit souverain indépendant qui affirme : « moi, j’ai choisi seul » ?
La responsabilité ne disparaît pas nécessairement lorsque ce souverain disparaît.
Elle peut changer de sens.
Elle peut devenir capacité à répondre.
Je remarque que je veux que cette information soit vraie.
Je remarque que je veux qu’elle soit fausse.
Je remarque que celui qui la publie me répugne.
Je remarque que celui qui la nie me plaît.
Quelque chose vient d’apparaître entre le mouvement et l’acte.
Pas un libre arbitre magique affranchi de toutes les causes.
Une relation nouvelle dans le système :
la conscience de ce qui agit.
Ce millimètre supplémentaire suffit peut-être à commencer à sortir de Panurge.
Mais il ne nous explique pas encore pourquoi certains mensonges résistent avec une puissance extraordinaire aux preuves de leur fausseté.
Pour cela, il faut retourner vers Savitri.

VI — SAVITRI : LE MENSONGE N’EST PEUT-ÊTRE PAS VIDE
Dans savitri://mensonge — Fragment IV : The World of Falsehood, the Mother of Evil and the Sons of Darkness, KRISIS avait déjà traversé le Canto VIII du Livre II de Savitri.
Cet article avait parfois commis une erreur que nous pouvons aujourd’hui corriger : écrire comme si Sri Aurobindo décrivait « exactement » les réseaux sociaux de 2026.
Il ne décrivait évidemment pas Twitter.
Il décrivait quelque chose de plus profond : un monde d’inversion.
Dans ce monde, la pensée peut lire le texte du réel à l’envers. Les choses hautes peuvent être retournées jusqu’à servir leur contraire. Ce qui porte le visage du bien peut devenir l’instrument d’une séparation plus grande.
Cette image bouleverse notre petite morale du mensonge.
Le mensonge le plus puissant ne vient peut-être pas toujours d’une pure invention.
Il peut capturer quelque chose de vrai et le retourner.
Une souffrance sociale réelle peut recevoir une cause imaginaire.
Une peur réelle peut être attachée à un faux coupable.
Une expérience réelle de déclassement peut devenir la matière première d’une théorie complotiste.
Une aspiration réelle à la justice peut devenir désir de vengeance.
Un besoin réel de sécurité peut être utilisé par un système qui produit davantage de peur.
Une aspiration réelle à la pureté peut finir par faire la guerre au vivant.
Voilà pourquoi Gandhi était indispensable après Trump.
Trump permet trop facilement au lecteur de mettre le problème chez l’autre.
Gandhi empêche cette fuite.
La déformation peut aussi entrer par la vertu, l’ascèse, le sacrifice, l’idéal et surtout par la conviction d’être du bon côté.
Le mensonge le plus résistant n’est peut-être donc pas celui qui contient le moins de vérité.
C’est peut-être celui qui a réussi à prendre en otage une vérité dont quelqu’un avait besoin.
Cela change profondément la manière de penser le fact-checking.
Vérifier un fait reste indispensable.
Mais lorsqu’un récit faux s’est accroché à une expérience réelle, réfuter le récit ne libère pas nécessairement l’expérience qu’il avait capturée.
Dire :
« cette explication est fausse »
ne répond pas encore à :
« quelle vérité a été emprisonnée ici ? »
Cette deuxième question n’excuse pas le faux.
Elle aide à comprendre pourquoi il peut survivre à sa réfutation.
Les Protocoles n’ont pas traversé un siècle parce que personne n’avait démontré leur fabrication.
Ils ont survécu parce que la démonstration documentaire ne supprimait pas automatiquement le monde de haine, de peur et de besoin d’explication qui continuait à leur fournir un habitat.
Et Savitri conduit cette intuition jusqu’à son terme.
Lorsque le Monde du Mensonge se défait, Sri Aurobindo écrit :
« Falsehood gave back to Truth her tortured shape. »
Le Mensonge rend à la Vérité sa forme torturée.
Ce n’est pas simplement la victoire extérieure du Vrai sur le Faux.
Quelque chose qui avait été capturé, retourné et défiguré est restitué.
Puis le canto se termine par la fin de la division et la réunion de la matière et de l’esprit.
Nous étions partis du mensonge comme négation volontaire de la vérité.
Nous arrivons à quelque chose de très différent :
le Mensonge comme Vérité séparée de sa source jusqu’à servir son contraire.
À partir de là, la question ne peut plus rester seulement psychologique.
Elle devient évolutive.

VII — LE DERNIER CHAPITRE DU CYCLE HUMAIN
The Human Cycle décrit un mouvement qui prend aujourd’hui une résonance particulière.
Une forme sociale naît parce qu’elle porte quelque chose de vivant.
Puis elle se stabilise.
La vérité dont elle était l’expression continue son mouvement, tandis que la forme tend à devenir convention.
Un moment arrive où restaurer simplement l’ancienne enveloppe ne restaure plus ce qui lui avait donné naissance.
La forme qui avait servi la vérité peut commencer à l’empêcher de poursuivre son développement.
Sri Aurobindo analyse ainsi la crise de son époque comme le produit d’une combinaison devenue explosive : une puissance vitale tournée vers la domination, une intelligence devenue son instrument et une science matérialiste capable de déployer cette puissance à une échelle jusque-là inconnue.
La guerre mondiale, écrit-il, a couvert le monde de ruines, mais elle a également produit un « disintegrating chaos », un chaos désintégrateur susceptible de préparer l’effondrement de la combinaison qui l’avait engendré. Et derrière ce désordre, il cherche les germes d’un rapport nouveau, subjectif puis psychique, de l’homme à lui-même et à la société.
Cette logique devient encore plus nette dans une autre formule du Cycle humain : le tournant décisif peut être précédé par l’exaltation presque maximale de forces qui semblent être l’exact contraire du principe nouveau qui cherche à émerger. Leur montée à l’extrême n’est donc pas nécessairement la preuve que le nouveau est impossible ; elle peut accompagner l’approche d’une rupture.
Voilà pourquoi AU-DESSUS DES NORMALES DE SAISON — La crise évolutive et l’homme après l’homme nous avait conduits à regarder autrement la succession de crises contemporaines.
La crise écologique.
La crise des institutions.
La crise de l’information.
La crise du travail.
La crise de l’école.
La crise du rapport au corps.
Et maintenant l’intelligence artificielle, qui oblige Homo sapiens à rouvrir presque simultanément les questions de l’intelligence, de l’auteur, du travail, de l’apprentissage, de la relation, de la conscience et peut-être bientôt de l’individu lui-même.
Il serait absurde d’affirmer que tous ces phénomènes ont une cause unique.
Mais l’ontologie de Sri Aurobindo autorise une autre question :
et si une forme civilisationnelle entière était devenue trop étroite pour ce qui cherche à émerger à travers elle ?
Le point décisif est que la sortie ne vient pas chez lui d’un simple remplacement institutionnel.
Une transformation du collectif exige d’abord une transformation suffisamment profonde chez un nombre croissant d’individus. Sri Aurobindo insiste explicitement : le changement d’un ordre mental et vital vers un ordre spirituel doit d’abord s’accomplir dans l’individu et dans un grand nombre d’individus avant de pouvoir saisir efficacement la communauté.
C’est pourquoi toute cette enquête devait passer par la singularité.
Le vieux monde se décompose collectivement.
Mais ce qui peut lui succéder se prépare individu par individu.
Pas uniformément.
Pas au même rythme.
Pas sous la même forme.
Chez l’un, la crise augmentera la peur.
Chez l’autre, la nostalgie.
Chez un troisième, le besoin d’un chef.
Chez un quatrième, le cynisme : « tout le monde ment ».
Chez un cinquième, le nihilisme : « rien n’est vrai ».
Chez un sixième, la fuite dans une pureté spirituelle qui refuse le monde.
Et chez un autre, peut-être, quelque chose d’exactement inverse :
la nécessité de devenir plus conscient.
Sri Aurobindo ne promet donc pas qu’un monde nouveau sortira automatiquement des ruines de l’ancien.
Il décrit une possibilité évolutive dont l’être humain reste le lieu de passage.
Et c’est ici seulement que l’histoire du mensonge peut ouvrir sa dernière porte.

CONCLUSION — POUR LA TRIBU : « JE SAIS QUE TU ME DÉTRUIRAS »
À partir d’ici, nous entrons pleinement dans l’ontologie de Sri Aurobindo et de Mère.
Le physique n’y constitue pas la totalité du réel. Le mental, le vital et les plans subtils appartiennent à une architecture de la conscience dans laquelle des forces et des êtres peuvent posséder une réalité qui ne se réduit pas à nos catégories psychologiques ordinaires.
Il faut donc cesser de traduire immédiatement Mère dans notre langue avant même de l’avoir écoutée dans la sienne.
Elle raconte avoir connu une puissance qu’elle appelle le Seigneur du Mensonge et qui se présentait aussi comme le Seigneur des Nations.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle affirme avoir rencontré cette puissance à propos d’Hitler. Dans son récit, elle savait qu’elle allait se rendre auprès de lui ; elle aurait alors pris son apparence, rencontré Hitler avant elle et l’aurait poussé à attaquer l’Union soviétique. Elle raconte ensuite avoir rencontré le véritable Seigneur du Mensonge, furieux de son intervention.
Mais le détail stratégique n’est pas ce qui importe ici.
C’est ce qu’il lui dit.
Il sait quelle est l’issue.
Il sait que sa puissance n’est pas éternelle.
Et il dit à Mère :
« Je sais que je serai finalement vaincu, mais avant ma fin je provoquerai autant de destruction que possible. »
Des années plus tard, Mère rapporte encore la même réponse. Elle lui dit que son temps est terminé. Il répond qu’il le sait, mais que jusqu’à sa disparition il produira autant de ravages qu’il pourra.
Voilà la phrase autour de laquelle tout notre chemin se réorganise.
Le Maître des Nations ne dit pas :
je vais gagner.
Il ne dit même pas :
je peux encore gagner.
Il dit :
je sais que j’ai perdu.
Et immédiatement après :
je pousserai pourtant le ravage aussi loin que possible avant de disparaître.
Relisons maintenant The Human Cycle.
Une forme ancienne a porté une vérité.
Elle s’est rigidifiée.
La vérité continue son mouvement.
La forme résiste.
Puis les forces mêmes qui paraissent nier radicalement ce qui veut naître peuvent être poussées jusqu’à une puissance presque maximale au moment où l’ancien équilibre commence à se défaire.
Le chaos désintégrateur d’Aurobindo d’un côté.
Le Seigneur du Mensonge disant « je sais que mon temps est terminé, mais je ferai jusqu’au bout le maximum de ravages » de l’autre.
Dans cette ontologie, les deux scènes peuvent être regardées ensemble.
Et notre époque prend alors une autre lumière.
La multiplication du faux ne signifierait pas nécessairement que le Mensonge est en train de gagner.
La décomposition du monde factuel commun ne signifierait pas nécessairement que l’ancien monde possède encore un avenir.
Le vieux système pourrait au contraire devenir plus violent dans sa séparation précisément parce qu’il ne sait plus comment durer.
Regardons alors ce qui nous entoure.
Des systèmes politiques disposent de quantités d’informations sans précédent et paraissent pourtant incapables de transformer certaines connaissances élémentaires en changement de trajectoire.
Une économie sait mesurer une partie croissante des dégâts écologiques qu’elle produit et continue néanmoins à les produire.
Des institutions emploient les mots de leur légitimité historique alors qu’une part croissante de la population n’entend plus derrière ces mots la réalité qu’ils étaient censés porter.
Les réseaux permettent une circulation fantastique de la connaissance et produisent simultanément des architectures où des réalités incompatibles peuvent vivre côte à côte sans jamais se rencontrer.
Et l’intelligence artificielle arrive au milieu de tout cela, accélérant brutalement la crise des anciennes catégories.
Aucune de ces choses n’a besoin d’être transformée en « preuve » du Maître des Nations.
Dans l’ontologie où Mère le rencontre, elles peuvent être lues comme les formes contemporaines d’un vieux principe de séparation arrivant à une intensité extrême.
C’est alors que notre histoire du mensonge change une dernière fois.
Nous étions partis d’un homme qui connaît la vérité et en dit une autre.
Puis le mensonge est devenu propagande.
Puis infrastructure.
Puis milieu.
Puis il s’est détaché du menteur.
Puis il a trouvé des prises dans le corps, le vital, les identités, les institutions et les réseaux.
Puis Savitri nous a montré qu’il pouvait retourner une vérité jusqu’à la faire servir son contraire.
Et maintenant le Maître des Nations nous place devant la possibilité d’une puissance de séparation qui dépasse chacun de ses instruments humains.
Mais voici ce qui empêche immédiatement toute lecture dualiste.
Mère ne dit pas seulement qu’elle détruira le Seigneur du Mensonge.
Elle dit aussi :
« Après tout, je suis sa mère. »
Et elle le décrit comme une forme de l’Asura du Mensonge, lui-même lié à la première émanation de la Vérité devenue Mensonge.
Voilà pourquoi Savitri devait venir avant.
Le terme n’est pas l’éternité d’une guerre entre deux principes irréconciliables.
« Falsehood gave back to Truth her tortured shape. »
Le Mensonge rend à la Vérité sa forme torturée.
Quelque chose qui s’était séparé revient.
Quelque chose qui s’était retourné cesse de pouvoir servir son contraire.
Quelque chose qui avait pris la forme du Mensonge restitue la vérité dont il vivait encore.
C’est pourquoi cet article ne peut pas se terminer par une nouvelle distribution des bons et des méchants.
Les honnêtes contre les menteurs.
Les fact-checkers contre les complotistes.
Les lecteurs de Mediapart contre les électeurs du RN.
Les intelligents contre les idiots.
La Tribu contre les moutons de Panurge.
Ce serait reproduire immédiatement, sous le drapeau de la Vérité, le mécanisme de séparation dont nous venons de raconter l’histoire.
Car même si les forces sont collectives, leur prise passe toujours quelque part.
Dans un individu.
Dans cette peur-là.
Dans cette blessure-là.
Dans ce besoin d’avoir raison.
Dans cette colère juste qui devient soudain nourriture.
Dans cette vérité partielle qui refuse tout ce qui pourrait la dépasser.
Dans cette aspiration à la pureté qui commence à faire la guerre au vivant.
Dans cet esprit critique qui se transforme en identité de « celui qui ne se fait jamais avoir ».
Et c’est exactement pourquoi le dernier mouvement du Cycle humain revient à l’individu.
Non pas à l’individu souverain de l’ancien monde, ce petit roi imaginaire qui prétend être l’auteur indépendant de toutes ses pensées.
À l’individu comme lieu de transformation.
Le passage du mouton de Panurge à l’homme après l’homme n’est donc pas celui d’un homme stupide vers un homme plus intelligent.
L’intelligence peut servir le Mensonge avec un talent prodigieux.
Ce n’est pas davantage le passage de l’ignorant à celui qui sait.
Le savoir peut produire de magnifiques prisons.
C’est peut-être le passage d’un être entièrement agi par ce qui le traverse à un être qui devient progressivement capable de voir ce qui le traverse pendant que cela le traverse.
Une information arrive.
La peur monte.
Le corps se tend.
Le camp se réveille.
La réponse est déjà prête.
Et pendant une seconde, quelque chose aperçoit le mouvement avant qu’il ne se referme.
Puis peut-être deux secondes.
Puis un désir devient visible avant d’être transformé en vérité.
Puis une peur cesse d’avoir automatiquement raison parce qu’elle est une peur.
Puis un mental cesse progressivement de devoir fabriquer une démonstration pour justifier ce que le vital avait décidé avant lui.
L’homme après l’homme n’apparaît peut-être pas d’un coup.
Il commence dans ces fissures.
Le mouton de Panurge et l’homme après l’homme peuvent habiter le même corps à cinq minutes d’intervalle.
Voilà pourquoi la singularité n’est pas un détail de notre enquête.
Elle en est l’issue.
Le vieux monde politique voit encore des masses : électeurs, classes, communautés, audiences, cibles.
L’évolution travaille peut-être déjà ailleurs.
Dans des milliards d’êtres absolument singuliers et dans l’infinité de leurs états successifs.
Chacun devient un lieu où une mécanique ancienne peut se répéter ou, pendant un instant, devenir consciente d’elle-même.
Alors l’affaire Bardella retrouve enfin sa juste taille.
Elle aura un dénouement factuel.
Les messages seront ou ne seront pas authentifiés de manière suffisamment robuste. Des procédures auront lieu. Certaines personnes changeront peut-être d’avis. D’autres non.
Mais l’événement aura déjà montré quelque chose qui survivra à son protagoniste.
Face au même dossier, personne n’a exactement rencontré le même événement.
Et pourtant il existe bien un fait.
C’est dans cette tension — singularité infinie des consciences, unicité du réel — que se joue peut-être toute la question.
Le Maître des Nations peut alors promettre le maximum de ravages tout en sachant qu’il a perdu.
La première moitié de sa phrase appartient à la décomposition.
La seconde appartient déjà à ce qui vient.
Je ferai autant de ravages que possible.
Et :
je sais que tu me détruiras.
Dans l’ontologie de Mère, l’issue n’est pas incertaine.
Ce qui reste ouvert, c’est le chemin.
Le temps.
Le prix.
Les formes de la résistance.
Et ce que chacun fera de la parcelle de cette histoire qui passera par lui.
Le vieux monde peut se décomposer très réellement.
Il peut faire mal.
Il peut tuer.
Il peut produire des guerres, des crispations, des mensonges et des formes toujours plus sophistiquées de séparation précisément au moment où il n’a plus d’avenir.
Mais au même instant, individu après individu, quelque chose d’autre peut commencer à apprendre.
Pas seulement à distinguer le vrai du faux.
À reconnaître la Vérité jusque dans la forme torturée par laquelle le Mensonge cherchait encore à vivre.
Nous étions partis d’une définition presque enfantine :
mentir, c’est dire ce que l’on croit faux afin qu’un autre le croie vrai.
Puis le mensonge est devenu politique.
Propagande.
Infrastructure.
Post-vérité.
Corps.
Désir.
Identité.
Nation.
Force.
Et arrivé là, le chemin se retourne.
Parce qu’au bout du Monde du Mensonge de Savitri, le Mensonge lui-même rend ce qu’il avait capturé.
Et parce qu’au bout du récit de Mère, celui qui promet le maximum de ravages prononce lui-même sa sentence :
« Je sais que tu me détruiras. »
Il reste peut-être alors une seule question.
Non plus :
qui ment ?
Mais :
qu’est-ce qui, en chacun de nous, doit encore se transformer pour que le Mensonge n’ait plus rien à quoi s’accrocher ?
Du mouton de Panurge à l’homme après l’homme, il n’y a peut-être rien d’autre.
Et c’est déjà immense.
Nandri.
— KRISIS